« Société multiculturelle et laïcité » avec Joël Roman, philosophe

Publié le 22 avril 2016 par UPA

Notre société est désormais durablement multiculturelle. La diversité des références culturelles et des conceptions morales de celles et ceux qui en font partie est bien sûr l’un des effets des immigrations récentes, mais aussi plus largement de l’érosion des références communément partagées au profit de la diversité des représentations individuelles. Dans ce contexte, la laïcité est plus que jamais nécessaire, à condition d’être comprise pour ce qu’elle est : un principe plus qu’une valeur, telle que la loi de 1905 l’a justement définie. Elle a été historiquement un facteur d’apaisement du conflit en France entre l’Eglise catholique et la République. Depuis quelques années, la laïcité est redevenue une question vive dans notre pays, interprétée de diverses manières, dont certaines sont l’occasion de vifs clivages et d’affrontements nouveaux. La plupart du temps, ces affrontements se cristallisent autour de l’Islam, dont on se demande s’il est ou non compatible avec la laïcité, et à quelles conditions. Comment la laïcité peut-elle redevenir un facteur de paix civile et de cohésion sociale dans notre société multiculturelle ?

Né le 26 octobre 1955, Joël Roman, philosophe, membre du comité de rédaction d’Esprit, collaborateur de la Ligue de l’enseignement, a été directeur de la collection Pluriel (Fayard) et est aujourd’hui président de l’association « Islam et laïcité ». Il est intervenu à l’université populaire des Ardennes le 21 avril 2016.

Enregistrement sonore de la conférence de Joël Roman et débat avec le public.

Ci-dessous, les grands axes de la réflexion proposée par Joël Roman.

 

« La laïcité n’est pas une valeur mais un principe. »

« La valeur a un contenu et suppose des conceptions morales différentes (par exemple : liberté, égalité, fraternité) et implique nécessairement quelque chose d’un peu conflictuel. Par exemple, une grande partie de nos conflits sociaux proviennent de nos différentes conceptions de la liberté. En revanche, la laïcité est un principe d’organisation de la pluralité. »

« La liberté de conscience : une liberté absolue en matière de conviction. »

« La laïcité proclame d’abord la liberté de conscience qui est une liberté individuelle. Laquelle renvoie d’ailleurs à l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme : « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ». Il y a une liberté absolue en matière de convictions et d’opinions ou de non convictions et de non opinions. »

« La liberté de culte n’est pas une affaire privée et peut s’exercer en public. »

« Évidemment, il faut pouvoir traduire en acte cette liberté de conscience. Autrement dit, cette liberté doit pouvoir être exercée. Celle-ci est garantie par le principe de la liberté de culte. La République garantit donc le fait de pratiquer le culte de son choix. Un culte est toujours partagé avec d’autres qui partagent les mêmes convictions, en ce sens, elle est souvent une action collective, qui est visible et que l’on peut exercer en public. Certains personnes considèrent que la religion est une affaire privée… oui et non, ce n’est pas une affaire d’État car la religion n’a pas de statut de droit public, mais pour autant ce n’est pas une affaire privée au sens où elle demeurerait uniquement cantonnée au for intérieur. La religion, cela se fait à plusieurs et peut se manifester publiquement par des processions, sonneries de cloches, etc. »

Laïcité et religion catholique.

« L’idée de la séparation avec l’État d’un côté et la religion de l’autre s’est faite initialement contre l’Église catholique. D’ailleurs, à l’époque, elle est très remontée contre la République. Face à cette hostilité, une laïcité de combat s’est mise en place pour contrer le catholicisme. Cette laïcité de combat n’est plus aujourd’hui justifiée. En revanche la laïcité, qui demeure un principe d’organisation, est là pour permettre le pluralisme. L’État permet toutefois aux individus « empêchés » de pouvoir exercer leur liberté de culte (Armée, hôpitaux, prisons, etc.) »

Laïcité et islam sous statut colonial.

« Les habitants de l’Algérie n’étaient pas complétement citoyens français, du fait du code de l’indigénat qui reprenait d’ailleurs un certains nombre de disposition du droit musulman ( héritage, mariage…). Le droit français ne s’appliquait donc pas aux musulmans, encore moins en matière de droit politique. On peut dire que le statut colonial a instrumenté l’islam comme un élément de sa domination, d’ailleurs contre la demande même des oulémas algériens qui revendiquaient des droits égaux pour les Algériens. Cela pèse lourd dans l’histoire et fait sentir ses effets dans les questions qui se posent aujourd’hui, même si le statut colonial a été aboli. »

"Le fait communautaire est une ressource"

« Le fait communautaire doit être reconnu comme une ressource », déclare Joël Roman.

Laïcité et organisations religieuses aujourd’hui.

« La laïcité s’applique à l’islam de la même manière qu’elle s’applique aux autres religions. Si l’État se refuse à interférer dans le religieux et s’il ne peut financer directement les activités cultuelles et religieuses, la laïcité n’interdit pas à l’État de financer des activités qui ne seraient pas des activités principalement religieuses. Par exemple, une association musulmane (ou catholique, protestante…) peut être financée pour des activités culturelles et sportives. Elle n’est pas financée au titre de son caractère religieux mais au titre de ses autres activités. »

Multiculturalisme et fait communautaire.

« Le pluralisme, avec plusieurs convictions religieuses qui coexistent, est profondément ancré dans notre patrimoine commun. La laïcité, selon certains, s’opposerait au communautarisme. Or, ce qu’on appelle communautarisme au sens strict c’est l’exigence pour certains d’avoir une règle juridique spécifique, différente du droit commun, pour telle ou telle type de communauté. Ce type de revendication d’existence juridiquement séparée, à ma connaissance, en France n’existe pas. Ou demeure infime…Il n’y pas de tentation communautariste dans la société française. En revanche, il y a des communautés, il y a un fait communautaire (ce qui est différent de la revendication d’une existence juridiquement séparée) qui est un fait social légitime. Nous appartenons tous à des communautés (quartiers, villages, etc). Le fait communautaire doit être reconnu comme une ressource. Toutefois, il peut y avoir des emprises communautaires qui sont critiquables (comme cela existait dans la société française traditionnelle). Mais ne négligeons pas non plus la possibilité offerte par l’existence communautaire de fournir des ressources aux individus et aux personnes. »

« La laïcité conforte le vivre-ensemble. »

« La laïcité est le moyen essentiel pour assurer le vivre ensemble au-delà des différences de personnes aux histoires diverses. La laïcité permet de conforter ce vivre-ensemble et aux individus d’être pleinement ce qu’ils sont dans ce cadre qui nous est commun, la République. »

 

Quelques liens pour prolonger la réflexion avec Joël Roman :

  • « Ecoles, citoyenneté et laïcité », débat entre Joël Roman et Charles Coutel, professeur de philosophie dans Spirale, revue semestrielle de l’école supérieure de Lille.
  • Sur le site Diasporiques à propos de la question de l’égalité des droits.
  • Il est aussi intéressant de compléter ou de comparer avec l’approche de la question de la laïcité par Eddy Khaldi, invité, le 3 décembre 2015, à l’université populaire des Ardennes.

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