« Penser la précarité » avec Eric Prunier

Eric Prunier

Publié le 23 août 2018 par UPA

 

A l’occasion de la journée mondiale de la philosophie organisée par l’UNESCO, l’Université Populaire des Ardennes a invité à repenser le concept même de précarité et notre rapport au précaire avec le philosophe Éric Prunier, auteur de l’ouvrage, Exister dans la nuit, Philosophie et Précarité. Éric Prunier est conseiller principal d’éducation en lycée, et diplomé de philosophie.

Le précaire est le propre de notre existence et la philosophie est l’exercice même du précaire

En bon philosophe, Éric Prunier nous apporte, très tôt dans son exposé, une distinction conceptuelle : le précaire n’est pas la précarité. La précarité est ce concept dont on a tous déjà entendu parler, c’est ce phénomène socio-économique propre à nos sociétés modernes et post-industriel que l’on retrouve dans nos journaux. Il correspond à l’absence de garanties et de sécurités permettant à un individu d’assumer ses responsabilités élémentaires. En revanche, le précaire c’est l’incertitude, l’imprévisibilité propre au réel et à toute existence humaine. Le précaire c’est donc pour E. Prunier, l’essence même de la philosophie, de l’expérience philosophique qui tient dans la fameuse parole socratique « Je ne sais qu’une chose c’est que je ne sais pas ». Avoir le sentiment du précaire c’est donc déjà être philosophe, car c’est être lucide sur l’imprévisibilité des choses et l’incertitude de l’existence.

La volonté moderne de sécurité et le rejet du précaire

« Le réel est toujours ce que nous n’attendions pas », H. Maldiney. E. Prunier reprend les termes du philosophe H. Maldiney pour montrer que le réel est par essence, précaire, il est incertain et imprévisible. Or, il nous affirme qu’aujourd’hui, ce qui domine c’est une volonté de sécurité, tout doit être assuré et anticipé et donc, le précaire est aujourd’hui rejeté et vu comme négatif. Il y a une « aversion du précaire ». On peut sécuriser le réel nous dit E. Prunier, mais il y aura des conséquences sur notre société.

Rejeter le précaire, l’incertitude propre au réel, à l’existence, a des conséquences sur notre société. Pour Éric Prunier, retirer le précaire à l’existence, lui retirer son incertitude, c’est lui retirer quelque chose d’essentiel car, nous dit-il, notre humanité est fondamentalement précaire, incertaine. En tant qu’homme, nous avons des doutes, des émotions, des peurs. Dès lors, rejeter le précaire, peut avoir pour conséquence de fabriquer une société qui a peur, en positionnant la sécurité comme valeur cardinale, par le rejet du précaire. Le précaire ne serait donc pas à rejeter pour Éric Prunier mais au contraire à accueillir et à considérer.

Pourquoi développe-t-on dans nos sociétés modernes une peur du précaire ?

Nos sociétés modernes, marquées par la volonté de sécurité, sont des sociétés qui sont bien souvent sur-organisées et caractérisées par de fortes normes. Nous vivons dans des sociétés régies par la norme. Éric Prunier reprend ici le concept de sur-organisation du philosophe allemand Martin Heidegger, pour montrer qu’aujourd’hui, tout est prévu et organisé, tout fonctionne sur l’anticipation. Or, cette caractéristique de nos sociétés modernes est le propre de la technique, comme le développe Heidegger. La technique nous explique E. Prunier, ne doit pas se résumer aux machines, à la technologie et l’innovation etc., mais doit être comprise comme une volonté d’anticiper, de répondre à l’incertitude et à l’imprévisibilité du réel. La technique répond en réalité à cette volonté de sécurité propre à notre société moderne. Ainsi, si la technique va passer par tout un tas d’outils et de dispositifs (technologie, technocratie etc…), elle est d’abord, nous dit E. Prunier, un état d’esprit, une façon de concevoir les choses, en bref, elle est un rapport au monde.

« Plus la société sera une société de la sécurité, plus elle sera une société de la précarité »

Face à diverses interrogations et interventions émises par le public, Éric Prunier précise que la revendication du précaire ne s’oppose pas et ne doit pas s’opposer à la prise en compte et au traitement de la précarité. Le public a aussi soulevé le fait que le terme même de précarité comportait une charge significative très négative et était donc surpris du l’acception positive du terme précaire portée par Éric Prunier.

Pour écouter la conférence en audio :

 

 

 

 

Partager cet article :