« Marchandisation ou construction des biens communs » avec Benjamin Coriat

Publié le 3 octobre 2016 par UPA

 

Benjamin Coriat, économiste, professeur à l’université de Paris 13 et membre du CA du collectif des Économistes Atterrés, était invité, jeudi 29 septembre 2016, par l’université populaire des Ardennes et le collectif ardennais « Stop TAFTA », pour une conférence sur la notion des biens communs, enjeu majeur face à la marchandisation accélérée du monde que représente notamment le TAFTA, traité de libre échange en cours de négociation entre les Etats-Unis et l’Europe.

 La conférence a fait l’objet préalablement d’une présentation des grands axes du projet de marché transatlantique et d’un appel à la mobilisation par le collectif ardennais « Stop Tafta » à écouter ci- dessous :

 

Le TAFTA ou le triomphe de la marchandise

Avec le projet de TAFTA, dont l’objectif est de libéraliser au maximum le commerce entre les deux rives de l’Atlantique, en réduisant les droits de douane et les « barrières réglementaires », on assiste à une nouvelle étape dans la marchandisation accélérée du monde.
Les risques sont pourtant identifiés : d’abord de voir arriver sur le marché européen des poulets lavés au chlore, des bœufs nourris aux hormones et des OGM, risque ensuite de balayer les souverainetés nationales avec des tribunaux privés pour arbitrer les conflits commerciaux ou avec un Conseil de coopération réglementaire, chargé de d’imposer l’harmonisation des réglementations aux États, risque enfin de détruire les services publics européens en démembrant tous les monopoles de services publics.
Pour Benjamin Coriat, surtout concernant les « barrières non tarifaires », ce traité aboutirait « à casser les normes sociales, sanitaires, alimentaires et environnementales qui ont cours en France et en Europe ».

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Un enjeu de civilisation

Il y a ici « un enjeu de civilisation » car cet accord pulvérise les normes qui régissent notre quotidien au profit des marchés et consacrerait « le triomphe de la marchandise en inversant la force du droit qui jusqu’alors émanait des États : les firmes peuvent désormais contester auprès d’un tribunal d’arbitrage privé les décisions et le droit des États. Ainsi une société américaine d’exploitation pétrolière a attaqué en justice l’État du Québec qui avait décidé d’interrompre l’exploitation du gaz de schiste. »  Le brevetage du génome humain, autrement dit la privatisation de la structure élémentaire de la vie, comme la vente par des firmes américaines de traitements contre le Sida à des prix prohibitifs dans des pays pauvres, participent de cette logique monstrueuse d’accaparement du vivant et du commun par le marché. Ce n’est donc pas, encore une fois, « une affaire de barrière douanière mais une affaire de civilisation ».

Le commun, une troisième voie entre le privé et le public

Face à cette offensive ultra-libérale, Benjamin Coriat propose de réfléchir à la question des communs dont le concept connaît un regain d’intérêt depuis le travail d’Elinor Ostrom, prix nobel d’économie en 2009. Puisant dans l’histoire du droit coutumier, notamment en Europe entre le 12 e et le 18e siècle, quand un tiers des terres, en accès libre et non enclos, étaient utilisées alors par la population pour en extraire des éléments de subsistance (élevage de bétail, agriculture, etc.), Benjamin Coriat rappelle que, aujourd’hui, malgré le déploiement accéléré de la propriété privée et de la logique de marché, perdure encore cet usage du commun qui permet de concilier dans le même temps exploitation partagée et protection de la ressource. En exemple, la prud’homie de pêche de Sanary-sur-Mer.

Trois caractéristiques définissent le commun.OLYMPUS DIGITAL CAMERA

  • Une ou des ressources en accès ouvert
  • Des règles partagées d’exploitation
  • Une structure de gouvernance

Le commun concerne autant les biens matériels (foncier ou environnementaux, eau, océan, terre, climat, etc) qu’immatériels (partage des savoirs et connaissances, logiciels libres, etc.)

Il  a pour intérêt de déporter davantage l’enjeu sur l’usage et la gestion par les usagers de la ressource que sur la question de la propriété, quelle soit publique ou privée. Ainsi, dans la ville du Naples, l’eau, alors bien public mais objet d’une gestion désastreuse, est devenue bien commun, autrement dit juridiquement gérée par les habitants.

Troisième voie entre le marché et l’État, le commun est donc une forme d’organisation intermédiaire entre la privatisation issue d’une logique de marché et le bien public. Pour autant, le commun ne supprime ni la propriété privé ni le droit des États.

Pour de plus amples développements et pour mieux comprendre la distinction, peu aisée, entre le commun et le bien public, la lecture des pages Wikipédia sur le bien public et sur les biens communs peuvent être d’une aide précieuse.

Voici une définition possible du ou des biens communs : biens d’appartenance collective placés en dehors du marché, du profit et de la concurrence. Il s’agit des biens qui doivent être gérés par un sujet public, mais avec la participation et la gouvernance des citoyens, au niveau de la gestion comme au niveau des propositions et du contrôle.

 « Il y a le monde de la marchandisation et il y a le monde du partage et de la socialisation, et contrairement à ce qu’on croit, il progresse à très grande vitesse » conclut, avec optimisme, Benjamin Coriat.

 

Intégralité de la conférence de Benjamin Coriat et du débat avec le public :

 

 

Quelques liens pour poursuivre la réflexion sur le sujet :

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