« Manuel d’économie critique » avec Sylvain Leder, économiste

Publié le 6 décembre 2016 par UPA

Sylvain Leder, professeur agrégé d’économie, qui a coordonné le Manuel d’économie critique (aux éditions du Monde Diplomatique) était invité, vendredi 2 décembre 2016, à l’université populaire des Ardennes pour exposer son analyse sur le rôle tenu par l’économie libérale, de sa prétendue neutralité et des présupposés idéologiques qui la sous-tendent. Avec comme fil rouge,  le sujet de la dette, de son origine dans l’histoire récente et de sa conception actuelle par la pensée libérale.

« Si l’économie apparait si peu accessible c’est qu’elle masque des intérêts et des idéologies : à savoir incarner le capital partout, autant dans nos vies privées que dans le monde du travail en nous faisant passer chacun pour une petite entreprise censée maximiser sa vie » amorce Sylvain Leder. Aujourd’hui, l’argument principal mis en avant pour justifier les choix économiques,  dont l’austérité, est celui de la dette. « La dette est un instrument particulier qui nous met au pas », renchérit-il. Elle est notamment utilisée pour « attaquer les services publiques et la sécurité sociale ».

 Petit historique de la construction de la dette depuis trente ans

Depuis les années 80, la dette européenne a pour particularité d’être confiée aux marchés financiers. Les socialistes, après une relance keynesienne, vont, avec Pierre Bérégovoy, briser les circuit traditionnels du Trésor Public. « L’État renonce par ailleurs à taxer les ménages et les entreprises les plus riches et décide de leur emprunter l’argent nécessaire à des conditions préférentielles. » Puis l’État ouvre des marchés financiers. Objectif ? Livrer la dette publique aux marchés financiers.
« Les profits d’aujourd’hui sont les investissement de demain », déclarait le chancelier allemand Helmut Schmidt. Au lieu de cela, pour l’économiste, « ces investissements sont devenus les dividendes de demain (…) ». Comment ? « En réduisant notamment les salaires. » Pour ce faire, « on développe des emplois atypiques (temps partiels, CDD, intérim…) ». Puis, l’État commence à baisser les impôts sur le revenu « qui est pourtant le plus redistributif ». Enfin, les cotisations sociales, en 1993, sont diminuées avec comme objectif de diminuer le coût du travail au prétexte de créer de l’emploi.  « Or les cotisations sociales c’est du salaire différé (en terme de services publiques, bien collectifs, etc), mais cependant invisible dans le porte-monnaie du salarié ». Résultat : le trou de la sécurité sociale se creuse. Ce qui a pour conséquence, entre autres, un remboursement moindre dans le domaine de la santé et une baisse des cotisations retraites. Dans le même temps, les ménages devenus moins riches plongent dans l’endettement. C’est un cercle infernal.

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En 2008 intervient la crise des subprimes (prime : prêt normal pour des personnes solvables ; subprime, sous-prêt pour des personnes qui, a priori, ne peuvent accéder à l’emprunt). « Ces prêts sont réalisés avec un taux d’intérêt variable en direction des plus pauvres où c’est le bien acheté qui constitue lui-même l’hypothèque (la garantie) pour le prêt.(…) Une bulle s’est ainsi formée et a éclatée quand on s’est aperçu que les maisons ne valaient rien. » On a alors aidé bien sûr les banques et non les personnes expropriées. Cette crise est mondialisée car le marché de la finance a transformé les crédits en titres financiers. Ce qui a mis en danger les entreprises qui sont alors obligées de licencier. La crise de 2008 est une crise d’endettement. Les dettes d’État ont fait un bon de 50 %. Cette hausse de la dette s’explique par le néolibéralisme.

Faut-il payer la dette ?

« Dans l’histoire, les dettes n’ont pas toujours été payées. L’Allemagne n’a pas payé la totalité de la dette qu’elle devait à la Grèce suite à la Seconde guerre mondiale. La France a éliminé 80 % de la dette de l’Irak, à la demande des Américains, après la guerre. Les économistes libéraux comparent la dette au PIB. Or cela n’a aucun sens. Par exemple l’Éthiopie a 40 $  de dette par habitant. Ce qui peut paraître peu au regard de l’endettement public en France mais demeure important au regard du patrimoine de l’État éthiopien qui est pauvre en biens collectifs (équipements publics, routes, écoles, hôpitaux…). La dette doit donc être comparée au patrimoine. En France, nous avons un patrimoine énorme.  Et comme le dit l’économiste Thomas Piketty : « Nous  n’avons jamais connu un pays aussi riche et un État aussi pauvre ».

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Qu’est-il possible de faire ?

« On peut décider de faire banqueroute. N’importe quel gouvernement peut prendre cette décision.  Car dans notre contrat social intervient un tiers que l’on a jamais invité et qui sont les marchés financiers. En vertu de cela, on est pas tenu de leur obéir. Il faudrait entraîner avec nous d’autres pays comme la Grèce, l’Espagne, l’Italie, etc. Résultat : les marchés financiers s’effondreraient et les banques avec elles que l’on pourrait nationaliser. Ce serait un coup de tonnerre. Cela supposerait des politiques puissantes et une réappropriation de la Banque centrale européenne qui aujourd’hui crée 80 milliards d’euros par mois qu’elle distribue directement aux banques et dont la moitié va dans les poches des actionnaires. Sachant que 80 milliards cela représente la création de 50 millions d’emplois au Smic ! Ce serait, il est vrai, une plongée dans l’inconnu mais reprendre sa liberté c’est accepter ce risque en ouvrant le champ des possibles (nouvelle politique budgétaire, tournant durable, décroissance…) »

Enregistrement audio de la conférence et des échanges avec le public :

La conférence en vidéo :

Sylvain Leder – Manuel d’économie critique – Vendredi 2 décémbre 2016 

Pistes pour prolonger la réflexion :

  • « La dette : une spirale infernale » , très bon documentaire sur le sujet de la dette, accessible en totalité sur youtube.
  • Autre documentaire  sur la création de la dette ici
  • « Vive la Banqueroute », Frédéric Lordon, économiste, interrogé par François Ruffin (journal Fakir)
  • Sylvain Leder conseille les ouvrages de Pierre Dardot et Christian Laval dont « Ce cauchemar qui n’en finit pas » aux éditions de La Découverte ou encore « Commun, essai sur la révolution du XXIe siècle » (La Découverte)

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