« L’enseignement de l’Histoire en question » avec Claude Grimmer, enseignante-chercheuse

Publié le 28 février 2017 par UPA

Claude Grimmer, chercheuse associée à Paris-Sorbonne et maître de conférence en histoire moderne est venue évoquer, le 23 février 2017, dans les locaux de l’université populaire des Ardennes, la question des programmes de l’enseignement de l’histoire. Comment appréhende t-on cette discipline ? L’histoire doit-elle  se construire en roman national avec ses batailles, ses grands hommes et ses héros ? Doit-elle se constituer en récit en faisant la part belle à l’émotion ? Quels sont les différents paradigmes qui ont présidé à la formation de la discipline historique ?

Une discipline qui prend toute son importance à l’école laïque de la 3e République

C’est à la fin des années 1870 que les Républicains désirent développer une recherche et un enseignement historique de haut niveau en s’appuyant sur les jeunes agrégés (inspecteurs, conseillers ministériels) qui donneront plus tard naissance aux ouvrages de Malet-Isaac sous la direction d’Ernest Lavisse. Ce dernier, de sensibilité conservatrice mais rallié au régime républicain, fait naître une véritable culture historique populaire en France à travers les ouvrages qu’il dirige dont l’Histoire de France illustrée depuis les origines jusqu’à la Révolution. Son collaborateur, Albert Malet, catholique, républicain et patriote, assure ensuite la refonte des programmes scolaires en 1902 et accorde une plus grande importance à l’illustration et à l’histoire militaire. L’histoire est alors utilisée comme formation de l’identité nationale en métropole comme dans les colonies. Jules Isaac, assure la relève après la guerre 14-18. Membre de la ligue des droits de l’homme et du citoyen puis du comité de vigilance des intellectuels antifascistes, il milite pour l’amitié entre Français et Allemands et est nommé inspecteur général de l’Instruction publique en 1936.

Le contexte de l’enseignement :

L’Ecole est alors divisée entre le lycée (qui débute dès le primaire) et l’école primaire.  Le lycée accueille essentiellement les élèves des classes bourgeoises et offre un enseignement plus approfondi de l’histoire tandis que l’école primaire, fréquentée par les classes populaires et paysannes, dispense un enseignement de l’histoire qui véhicule davantage de clichés (Saint Louis et son chêne, Henri IV et la poule au pot, etc.). Les ouvrages, en fonction des périodes, reflètent et alimentent les mœurs de l’époque : les femmes doivent être de bonne ménagères, hiérarchie des races qui légitime aisément la colonisation, etc.

Clovis, héros de l’école privée catholique, Vercingétorix celui de l’école publique.

L’école privée s’empare de Clovis car on estime qu’il a fait passer la France de la barbarie à la civilisation. De plus, il est un héros catholique car il est le premier souverain franc à se faire baptiser en 498 (pour des raisons essentiellement politiques mais permet ainsi aux catholiques de justifier les liens entre l’État et le christianisme). A travers Clovis, les Francs sont jugés comme faisant partie d’une race supérieure. Cela séduit donc la noblesse française, les royalistes et les catholiques, tandis que les Gaulois et sa figure emblématique, Vercingétorix, sont déconsidérés.

La figure de Vercingétorix est portée par les anticléricaux et les républicains qui voient en lui la meilleure façon d’incarner le peuple. Elle permet d’insister sur l’unité nationale, l’image du courage qui réunit diverse tribus contre l’occupant romain (César).

Jeanne d’Arc revendiquée d’abord par les républicains puis par l’extrême droite catholique et royaliste

Michelet, en 1841, fait de Jeanne d’Arc, en raison de son origine paysanne et provinciale et de sa foi naïve, l’incarnation du peuple. Elle est celle qui donné sa vie à la nation.  De son côté, Lucien Herr, bibliothécaire à l’école normale supérieure, dénie à l’église catholique romaine le droit d’instaurer un culte à celle qu’elle a brûlé quelques siècles plus tôt. Pour les catholiques, à partir des années 1920, Jeanne d’Arc devient le symbole de la chrétienté et de la lutte pour la foi et la patrie. Puis en 1938, les ligues d’extrême droite défilent à la fête de Jeanne d’Arc avec leurs étendards. Plus tard, Jean-Marie Le Pen choisira l’image de Jeanne d’Arc comme symbole et recours contre les « envahisseurs ».

Les nouvelles théories de l’histoire

Dans les années 30, l’histoire des institutions et des héros commence à être remise en cause tandis que l’histoire économique, sociale, tout comme l’influence de la géographie constituent de nouveaux apports de la recherche historique avec la naissance de l’école des Annales composée d’Ernest Labrousse, Lucien Febvre et Fernand Braudel.

La fin des années 60 voit la naissance d’une approche de l’histoire marquée par le marxisme et le structuralisme (importance accordée aux structures sociales) avec Denis Richet, Emmanuel Le Roy Ladurie, André Burguière, Jacques Le Goff. Les mentalités, les comportements, les modes de vie font l’objet de recherche et d’étude. L’histoire comme roman et mythe national est alors remise en cause. Les programmes questionnent la chronologie classique et insistent donc sur les changements qui affectent la vie quotidienne : économie, société, techniques. Les grandes dates retenues par Malet Isaac sont quelques peu délaissées au profit des grands changements économiques, technique et sociaux. Le partage des périodes historiques changent et des évènements jusqu’alors considérés comme majeurs sont relégués au second plan. Par exemple, la mort de Louis XIV en 1715 est jugée moins intéressante pour évoquer les changements de séquences et périodes historiques pour la vie du paysan en Auvergne que l’apparition du métier à tisser ou du tracteur.

L’histoire aujourd’hui

Les objectifs de l’enseignement de l’histoire sont désormais plus complexes qu’à l’époque de Jules Ferry : elle doit faire comprendre l’évolution du monde contemporain, ouvrir sur la connaissance de l’histoire des autres continents et des autres civilisations, former l’intelligence critique… Cela demande nécessairement de faire des choix parmi toutes les différentes approches et périodes en fonction aussi des interrogations du temps présent. L’histoire doit, en définitive, être un outil autant de compréhension du monde qu’un moyen d’assimiler collectivement une mémoire commune. En ce sens, elle reste l’enjeu de débats et controverses régulières entre les tenants d’une histoire édifiante avec ces grandes dates qui forment le roman national (polémique récurrente relayée par le Figaro) et les développements nouveaux apportés par les chercheurs et les historiens.

La Vidéo de la conférence :

Claude Grimmer – L’enseignement de l’histoire en question – 23 Février 2017

Pour prolonger la réflexion :

  • Texte de Philippe Marchand, maître de conférence en histoire moderne et contemporaine à l’université de Lille.
  • Très intéressant article de Laurence de Cock, professeur agrégée d’histoire en lycée sur les enjeux de l’enseignement de cette discipline.
  • Conférence filmée de Laurence de Cock sur le site de la fondation Gabriel Péri.
  • Le point de vue de Najat Vallaud Belkacem, ministre de l’éducation.

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Partager cet article :