« La laïcité en débat » avec Alain Bondeelle, ancien chef d’établissement

Publié le 15 décembre 2016 par UPA

Alain Bondeelle, ancien chef d’établissement secondaire du public, militant à la Ligue des droits de l’homme et à la Ligue de l’Enseignement est intervenu, dans les locaux de la D.D.E.N, pour une conférence sur « la laïcité en débat », le 9 décembre 2016, à Charleville-Mézières, à la demande de l’Université populaire des Ardennes, en présence de l’inspecteur d’Académie et du directeur départemental des services académiques de l’Education Nationale.

Une erreur lors de la prise de son de la conférence ne nous a pas permis de vous offrir la version sonore de l’intervention d’Alain Bondeelle. Voici donc une version réécrite de sa conférence qu’il a gentiment accepté de nous transmettre.

« Pour bien comprendre le sens de mon intervention, il faut rappeler le titre de Jean Baubérot comme directeur honoraire du GSRL, groupe de recherches sur les religions et la laïcité, au sein de la cinquième section de l’Ecole des Hautes Etudes, section des « sciences religieuses » ; distinguer en effet les savoirs et la science d’une part, et la doctrine religieuse de l’autre paraît essentiel : ce qui fonde la laïcité est d’abord l’indépendance des savoirs hors de tout dogme ou endoctrinement venant d’abord des instances religieuses. Et ce depuis Galilée.

En rappelant aussi que l’Ecole pratique des Hautes Etudes est une création de Victor Duruy ministre de l’Instruction Publique sous le II° Empire (années 1860) ; pour Duruy en 1860 déjà, après Condorcet entre 1790 et 1793, c’est par les savoirs et par l’Instruction Publique que l’on peut fonder et faire vivre simultanément le pluralisme des consciences et l’autonomie de chacune d’entre elles, puisqu’ eux seuls donnent à chacune et chacun la capacité de juger et de mener « sa vie en propre » ; cette l’ancienne revendication de La Boetie date de 1549 ; elle doit permettre à chacun de vivre libre sans être assujetti à « Un » (le monarque de droit divin ou le souverain), mais « sujet agent » de sa propre existence. Ce qu’on appelle le « tournant libéral » du second empire doit beaucoup à Victor Duruy. L’autonomie des savoirs et des citoyens « sachant » est la condition et l’outil de la séparation du théologique et du politique, autre définition possible de la laïcité. »

Séparation du théologique et du politique

1/ »Que la loi de 1905 par laquelle la République « assure la liberté de conscience » et «garantit le libre exercice des cultes » est avant tout une loi de liberté toujours libéralement appliquée depuis. A condition d’ajouter immédiatement ceci : par « la séparation des Eglises et de l’Etat » selon son titre, et la suppression du budget des cultes, qui de ce fait deviennent des organismes de droit privé et doivent pourvoir désormais à leur financement propre, entièrement libres mais dans la société civile et non plus au sein de l’Etat, l’Etat lui-même et la loi générale qu’il applique sont eux aussi libérées de toute interférence ou pression des collectifs religieux en tant que tels.

L’Etat est neutre envers les convictions à condition que réciproquement les collectifs qui professent ces convictions ne revendiquent aucun privilège spécifique dans la rédaction et l’application de la loi ; si certaines et certains revendiquent l’obéissance à une loi religieuse, cela ne concerne qu’elles et eux ; et cette loi religieuse est sans objet devant la loi civile, séparation définitive, irréversible, et cette fois sans appel possible, du théologique et du politique. »

Les cultes sont des associations de droit privé séparés de l’Etat

2/ « Par un retournement complet de la séparation pour la surveillance tatillonne des cultes prévue par Emile Combes ; et dans la logique de toutes les lois républicaines qui depuis 1879 ont permis de faire prévaloir partout les principes de liberté et de laïcité, Briand, Jaurès, Buisson et Préssenssé rédigent et font voter une loi qui plutôt que de les contrôler, même si demeure une police des cultes et un bureau des cultes, laisse les cultes entièrement libres dans la société civile ; mais ces cultes deviennent désormais associations de droit privé totalement séparés de l’Etat, indépendants de lui, et réciproquement. Un « mur » sépare donc désormais la loi civile générale loin des convictions particulières et des revendications qu’elles entraînent, nécessairement partielles sinon partiales ou partisanes. L’unité de la démocratie républicaine ne repose désormais que sur la loi et les droits communs à toutes et à tous, sans exception ni retour possible. »

La laïcité, point de jonction entre la République et la démocratie

« La laïcité devient ainsi dialectique entre la défense républicaine d’une loi unique qui assure l’unité au bénéfice de toutes et de tous, et la construction démocratique pluraliste qui permet d’articuler les individus, sujets agents singuliers, menant chacun sa vie propre (La Boetie) en toute responsabilité, les collectifs et la légitime défense de leurs intérêts particuliers dans la société civile mais séparés par un « mur » de l’Etat, et l’unité de l’Etat par la seule loi civile élaborée et consentie. Les individus souverains d’eux-mêmes réunis en peuple souverain délèguent à l’Etat leur part de souveraineté singulière pour assurer la paix civile, l’acceptation, la reconnaissance de tous par tous et la coopération solidaire dans les seules limites de l’ordre public.

Cette laïcité de principe permet depuis 1905 de réarticuler et de reconfigurer autrement l’architecture de l’ensemble de nos institutions ; elle dépasse alors entièrement la simple séparation, indispensable par ailleurs, du religieux et du politique ; elle réussit grâce à Jaurès et Buisson en particulier à associer « l’égaliberté fraternelle » entière des « sujets-citoyens » singuliers, selon les heureuses formules récentes d’Etienne Balibar, avec la possibilité de défense et de combat collectifs des plus faibles, des plus démunis pour la reconnaissance de l’égale dignité de tous, travailleurs et plus pauvres inclusivement. Le simple fait que le socialiste Jaurès, l’un des fondateurs de la Section Française de l’Internationale Ouvrière, ait administré les « Preuves » de l’innocence de Dreyfus, a lié dialectiquement et définitivement en France la défense des individus singuliers et la défense collective des classes populaires opprimées. Si l’on pense que la logique de cette séparation a été intériorisée par toutes et tous, il est ainsi possible qu’en 1969 la proposition de remplacer le Sénat, seconde chambre législative, par une représentation de la société civile analogue à celle qu’assure le Conseil Economique, Social (et Environnemental), ait choqué les électeurs accoutumés depuis 1905 à bien distinguer au contraire le pouvoir législatif d’une part et ses deux chambres, et de l’autre côté du « mur » d’autre part, la nécessaire représentation de la société civile ; comme si ce « mur » de séparation entre la société civile et la loi était totalement intégré dans nos réflexes citoyens. Et que les électrices et les électeurs aient de ce fait massivement refusé la proposition gaullienne. »

La souveraineté repose désormais sur la Nation et non sur la cérémonie religieuse du sacre

« Rappelons que le travail de laïcisation commence en 1789 en France avec la formule « la souveraineté repose désormais sur la Nation », et non plus sur la cérémonie religieuse du sacre ; le droit à la liberté « même religieuse » (Préambule et article X de la « Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen » contresignée par le roi Louis XVI) ; et donc l’inclusion des réformés et des juifs en tant que citoyens comme tous les autres ; le transfert des registres paroissiaux retirés aux curés et la création d’un état civil et non plus religieux tenu par des officiers municipaux ; qui enregistrent non plus des baptêmes, mariages et obsèques religieuses mais des naissances , mariages civils, divorces, décès ; la suppression simultanées des corporations et congrégations religieuses régulières donc dépendant de Rome, par la loi Le Chapelier en 1791 ; et la mise à disposition des biens du clergé à la Nation pour éviter la faillite de l’Etat monarchique, ce qui prive le clergé séculier de pouvoir assurer au moyen de ces biens les services de l’Instruction, de la Santé et des Secours ; l’Etat monarchique puis républicain devra donc prendre la relève en créant des services publics dans ces trois domaines jusque-là délégués au clergé. La constitution civile du clergé tente pour sa part de mettre le clergé séculier au service de la Nation. Le concept et le mot de laïcité n’apparaissent que beaucoup plus tard, entre 1850 et 1880 (œuvres d’Edgar Quinet pour l’adjectif « laïque » et Dictionnaires de Littré et de Buisson pour le substantif), même si la chose, on vient de la décrire, a commencé en 1789 bien avant le mot qui la désigne aujourd’hui. »

 L’opposition entre Robespierre et Condorcet

« Au moment de la Révolution la volonté légitime de former par une Instruction Publique des esprits autonomes capables de résister à l’endoctrinement non seulement par la religion, mais éventuellement par l’Etat lui-même comme le revendique Condorcet, se heurte à la volonté toute aussi légitime de Robespierre de défendre le peuple toujours menacé par la domination des notables, seraient-ils issus du peuple lui-même. Condorcet voit bien la tendance de Robespierre à créer pour la défense du peuple une nouvelle « religion civile » par laquelle, à la manière de Rousseau dans le « Contrat social », toutes et tous devraient être assujettis à ce peuple (voir Mona Ozouf « La fête révolutionnaire ») ; dans ce sens un endoctrinement par une Education Nationale des citoyens- soldats à la spartiate est revendiquée par Rabaut Saint-Etienne. Condorcet s’emporte contre ce nouveau culte pour de nouveau assujettir à une divinité républicaine de substitution, et traite Robespierre de « faux curé ». La mort de Condorcet puis celle de Robespierre dans un enchaînement terrifiant, laisse la querelle irrésolue. Donc la défense de la singularité des sujets est évacuée par la République naissante pour éviter de mettre son unité fragile en péril, et de fragiliser aussi le droit du peuple à jouer son rôle. La lutte ne trouve pas d’issue à cette époque, ce qu’au contraire de Jaurès et Buisson, Briand et Préssenssé, acteurs majeurs de la III° République, parviennent à réaliser par cette laïcité dialectique ; cette laïcité défend en effet à la fois la République par l’unité de la même loi pour toutes et tous et construit simultanément la démocratie pluraliste de sujets citoyens et citoyennes chacune et chacun singulière et singulier. »

3/ « Aujourd’hui, cent onze ans après 1905, deux considérations nouvelles doivent être prises en compte : Condorcet et Buisson étaient déjà chacun en leur temps des partisans actifs et résolus de l’égalité complète entre les hommes et les femmes ; malgré eux les femmes n’obtiennent l’égalité complète en droits et en droit que progressivement au cours des soixante-dix dernières années, à partir du droit de vote en 1944-45 ; et l’égalité des salaires à travail et qualification égale n’est pas respectée partout encore aujourd’hui ; elles ont obtenu le droit d’ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de leur mari, la parité comme chef de famille ; puis les femmes ont acquis le droit de maîtriser leur fécondité par le recours à la contraception et éventuellement à l’avortement ; puis le droit des homosexuels s’est imposé comme une conséquence de l’égalité complète ; dans le même temps, les religions, monothéistes en particulier, peinent à dépouiller le machisme patriarcal qu’elles ont longtemps institutionnalisé ; sans assimiler nécessairement le port du foulard à la soumission des femmes, la visibilité de l’Islam des populations immigrées du Maghreb apparaît par le port du foulard à partir du milieu des années quatre-vingt et donne l’impression de ne cesser de s’étendre depuis lors. »

La loi sur le voile a eu pour vocation de protéger l’ordre public

« A l’école, à partir des évènements survenus dans un collège à Creil en 1989, et de l’avis du Conseil d’Etat, juridiction administrative d’appel et de jurisprudence, sollicité alors par le ministre de l’Education Nationale Lionel Jospin, une loi a été finalement votée en 2004 après une élaboration plurielle et soignée, qui interdit à l’intérieur des locaux scolaires d’établissements secondaires dépendant de l’Education Nationale le port par les élèves de signes religieux quels qu’ils soient, y compris le foulard des jeunes élèves musulmanes. Quoi qu’on puisse penser de la loi, la Cour Européenne des Droits de l’Homme de Strasbourg, relevant du Conseil de l’Europe, fonctionnant comme instance d’appel supra nationale en matière de droits de l’Homme, a reconnu à la République Française le droit de légiférer par ce type de loi pour protéger « l’ordre public ».

Aider à construire la responsabilité souveraine de chacun

4/ »Deux tâches restent alors aujourd’hui impérativement à toute institution de formation initiale ou tout au long de la vie : l’acquisition de savoirs construits et rigoureux, y compris sur la distinction fondamentale à établir entre savoirs et convictions, « même religieuses », leurs fonctions, leurs statuts différenciés, pour permettre à chacune et chacun la capacité d’opiner, penser, juger, en toute indépendance et toute autonomie ; capacité absolument indispensable vis-à-vis de nouvelles sources numériques instantanées qui sont simultanément et sans affichage visible tantôt sources de communication et de publicité, tantôt sources factuelles plus ou moins objectives d’information, tantôt de savoirs savants rigoureusement construits ; pour rendre capable immédiatement de bien reconnaître, hiérarchiser, discerner, scruter entre ces diverses propositions de vérité pour éviter l’endoctrinement. Pour que chacune et chacun par l’interaction avec tous les autres, avec la capacité sociétale fondamentale d’échanger et de coopérer, de s’exprimer, de co-construire, puisse prendre sa part et sa responsabilité souveraine. Lourde tâche qui exclut évidemment et définitivement la sélection , le tri, et les classes de niveau, ce que notre système scolaire et de formation n’a jamais vraiment eu comme priorité. Lourde tâche donc, et bon courage à celles et ceux qui l’accompliront. »

Partager cet article :