Esclavage, colonialisme. Peut-on réparer ? avec Louis-Georges Tin

Publié le 22 mai 2017 par UPA

Cette conférence citoyenne et participative a été organisée par l’Université Populaire des Ardennes à la demande de l’Association Afro-Antillaise Ardennaises, qui fête cette année ces 40 ans, et à l’occasion des célébrations de la commémoration de l’abolition de l’esclavage.

L’intervenant est Louis – Georges Tin, agrégé de Lettres Modernes, président du conseil représentatif des associations noires de France, le CRAN. Cette association nationale agit pour assurer une meilleure représentation de la diversité en politique, dans les médias ; elle lutte contre les inégalités sociales et contre les contrôles au faciès. Elle milite pour les réparations dues au conséquences de l’esclavage et de la colonisation.

A partir de trois dossiers concrets, L-G Tin souhaite illustrer la question des réparations liées aux conséquences de l’esclavage et aussi de la colonisation : Haïti, le Bénin, le Congo.

Le public est venu assister en nombre à la conférence

Haïti : le hold up international

L’histoire de cette ancienne colonie, est marquée par son indépendance en 1804 avec la révolution menée par Toussaint L’Ouverture, puis par le retour des propriétaires d’esclaves Français qui exigent des réparations jusqu’en 1946 pour un total de 21 Milliards de dollars. Trois crimes ont été commis : Traite négrière, Purge des autochtones et rançon. Cette situation est tout bonnement impensable : « C’était à la France de payer et non pas aux haïtiens ». Il est flagrant aujourd’hui qu’il doit y avoir réparation financière. C’est pourquoi en 2013 le CRAN a porté plainte contre la Caisse des Dépôts et Consignations ainsi que l’état, devant le tribunal de Grande Instance de Paris. Pour le collectif il s’agit ici d’un « Hold-up international ».

Le dossier est en bonne voie avec à la fois des avancées judiciaires et législatives : Deux propositions de loi concernant la question des réparations ont été déposées avec l’aide de Cécile Duflot. Le CRAN propose qu’une fondation Haïtienne soit créée et gérée par des personnes morales au dessus de tout soupçon afin de pouvoir financer des projets, qu’ils soient culturels, mémoriels, ou encore autour de l’agriculture biologique. Des bourses d’études sont également possibles. C’est ainsi que cette somme sera utilisée « De manière juste et intelligente ».

Le Bénin : rendre les objets de mémoire

Est abordé ici le sujet des vols coloniaux. Au XIXe Siècle, la France a massacré le peuple du Dahomé libre, qui est l’actuel Bénin, et a volé plus de 5000 objets emblématiques, qu’ils soient religieux ou encore culturels. Notre pays conserve ces trésors de la mémoire dans plusieurs musées, dont le plus connu est le musée du quai Branly à Paris. 90% de ces objets sont conservés dans des caves !

Depuis 2013 le collectif se bat pour que ces œuvres soient rendues, ils ont mené plusieurs opérations notamment une visite surprise du Quai Branly, ils se sont heurtés à un refus catégorique. Le roi du bénin a rédigé une demande officielle pour que les œuvres soient rendues, c’est Louis-Georges Tin qui l’a porté lui même au sommet de l’état, là encore on a refusé d’accéder à sa demande. Il s’est adressé à la « Commission scientifique nationale des collections » où on lui a expliqué que ces œuvres pouvaient être déclassées et rendues sur simple demande si il a été reconnu que les biens ont été mal acquis. Tout cela soulève des questions d’ordre moral : « Nous sommes le pays des droits de l’homme pas du droit des voleurs ».

Malgré tout, depuis 2013 le dossier est en bonne voie, le CRAN a reçu le soutien du Forum des Rois d’Afrique, de l’ensemble des Rois du Bénin, ils ont publié une tribune dans le Monde. Le beau fils du président d’Angola appelle même au boycott de la France. François Hollande a proposé une commission… autant dire que l’association suivra de près l’avancement des choses dans les mois à venir.

Le Congo : « Les moteurs à banane »

L’abolition de l’esclavage en 1848 va conduire à la disparition peu à peu de l’esclavage et à l’apparition du travail forcé.

Un esclave est un bien meuble appartenant à une personne, tandis qu’ici dans les colonies d’Afrique et d’Indochine, l’indigène reste libre. Malgré tout, il est réquisitionné par les pouvoirs publics afin d’effectuer des travaux. L’emblème du travail forcé reste le chantier des chemins de fer du Congo où l’on a capturé, déporté, et emprisonné dans des camps de travail des millions d’hommes… Louis-Georges Tin évoque des « Moteurs à bananes », c’est à dire que l’on « mettait une banane dans la bouche d’un indigène, il mourrait, on recommençait ». Le taux de mortalité sur ces chantiers était de l’ordre de 57% selon la police coloniale.

Pour Louis-Georges Tin nous sommes bien devant un crime contre l’humanité. En effet trois modalités sont nécessaires pour le considérer en tant que tel dans le droit international : la déportation, le travail forcé, les souffrances en masse.

Depuis trois ans le CRAN a lancé une procédure judiciaire contre SPI Batignole et l’état, puisque le collectif estime que ce dernier a joué un rôle majeur dans cette affaire : « Puisque l’état n’était pas complice mais coorganisateur de ce crime » . Le procès suit son cours. Une proposition de loi a également été déposée pour faire reconnaître le travail forcé comme crime contre l’humanité et ainsi obtenir des réparations pour les descendants. Lesquelles peuvent êtres définies à leur libre appréciation : écoles, Hôpitaux, infrastructures.. le tout serait financé par l’état.

Durant la conférence…

 

Les réparations : la seule solution

Durant le débat, l’intervenant a rappelé l’importance du processus de réparation divisé en trois grandes parties :

  • Reconnaissance : Dire « Voilà nous avons eu des torts vis à vis de vous »
  • Réparations :  Individuelles, collectives, morales, financières, d’aide au développement etc..
  • Réconciliation : « réconcilier les gens sur la base de quelque chose de clair »

Quand on organise l’impunité, on ne répare pas les crimes contre l’humanité, on prépare les crimes contre l’humanité du lendemain avec des situations encore plus inextricables.

L’exemple du Rwanda l’illustre malheureusement parfaitement, … « le génocide des Tutsi, 600 à 800,000 victimes à peu près… après on dit aux Rwandais, il faut se réconcilier rapidement, la réparation c’est trop compliqué, il se trouve qu’il y a des génocidaires Hutus qui sont basés à la frontière au Congo, les rwandais disent « Ils sont toujours là » Il faut qu’il y ait une justice après ce crime contre l’humanité, nous ne pouvons pas vivre tranquillement avec nos génocidaires qui sont basés à la frontière avec leurs armes, il faut qu’il y ait une justice internationale, on leur dit « Allez vous avez survécu, on laisse tomber c’est trop compliqué » C’est vrai que c’est compliqué, Alors qu ‘ont ils dit « C’est pas grave, on va se venger » . Donc vous avez des Rwandais qui sont allés au Congo se venger, ce que je comprends, je ne dis pas qu’ils ont bien fait… Et, ça a dégénéré, ça a fait la guerre du Congo, y a eu 8 Millions de morts en vingt ans. Donc, on a trouvé que c’était compliqué de réparer les tutsi au Rwanda, y a eu 800.000 morts au Rwanda, et bien parce qu’on a pas réparé, ils se sont vengés et ça a dégénéré, y a eu 8 millions de morts au Congo. Donc effectivement, c’était compliqué de réparer les victimes au Rwanda mais voyez les complications que ça a fait au Congo parce qu’on a pas pris le temps d’avoir une vraie justice . Il y avait des génocidaires au Congo, il fallait qu’il y ait une justice internationale pour les sanctionner et à ce moment les tutsi auraient dit « Il y a une justice, des réparations etc.. » mais on a fait les choses à la va-vite et je comprends mais voilà ce que ça a donné. Donc voyez ce qui se passe, Quand on organise l’impunité, on ne répare pas les crimes contre l’humanité, on prépare les crimes contre l’humanité du lendemain, ou les problèmes du lendemain et ça coûte encore plus cher, donc c’est pour ça qu’il vaut mieux réparer car ne pas réparer c’est encore plus compliqué. »

 

La conférence audio :

La conférence vidéo :

Louis-Georges Tin – Esclavage, colonialisme. Peut-on réparer ? – Jeudi 11 Mai 2017

 

Pour aller plus loin :

Le livre de Louis-Georges Tin : Esclavage et réparations, comment faire face aux crimes de l’histoire ? – éditions stock

 

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