« Addictions, contradictions » avec Paul Belvèze, psychiatre

Publié le 6 novembre 2016 par UPA

Paul Belvèze, chef de service en addictologie à l’Hôpital Bélair, président de l’ANPAA des Ardennes (association nationale de prévention en addictologie et en alcoologie), et président national des alcooliques anonymes est intervenu jeudi 3 novembre 2016, devant près de 150 personnes, pour évoquer les questions de la dépendance à l’alcool. Comment devient-on alcoolique ? Quelle est la part de l’humain ? Quelle est la part du produit ?

Au cours de cette conférence, organisée avec la FCPE (fédération des conseils des parents d’élèves), et soutenue par Ardenne Métropole et la Ville de Charleville-Mézières, il s’est attaché à aborder les causes, les conséquences et surtout la signification de la dépendance psychologique à l’alcool comme à d’autres substances.

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En préambule, Liliana Moyano, présidente nationale de la FCPE, a d’abord évoqué les enjeux de cette question de santé pour la jeunesse (enregistrement audio, ci-dessous, de 2minutes, 11 secondes):

 

 

 

 

 

 

 Petit historique

Paul Belvèze, en introduction, s’est attelé à une présentation rapide de l’histoire de l’alcool. A l’origine, le mot « alcool », comme le mot « alambic », provient, vraisemblablement, de l’arabe.

L’humanité a découvert son procédé de fabrication, il y a 5000 ans, tandis que le cannabis a été découvert il y a près de 7000 ans. Le premier alcool crée fut la bière, découverte, vraisemblablement, en Égypte. L’alcool, appelé aussi « eau de feu » ou « eau de vie » a très tôt été associé aux fêtes comme lors des bacchanales dans l’antiquité romaine, fêtes religieuses en l’honneur de Bacchus, dieu du vin, ou encore lors des fêtes gauloises, avec de la bière, lors des solstices de printemps et d’hiver.

L’histoire du vin « est associée à l’histoire du christianisme ; dans la Bible, Jésus transforme l’eau en vin et, historiquement, à chaque fois que les Romains ont envahi la France, en commençant par la vallée du Rhône, ils ont construits une église et installés des vignes. »

L’alcool, une dépendance d’abord psychologique

« Notre culture, c’est le vin » constate donc Paul Delvèze. Mais c’est aussi, malheureusement, devenu un problème de santé publique. Dans sa démarche thérapeutique, fruit d’une longue expérience, l’homme dit avoir renonçé à chercher le pourquoi (prédisposition génétique ou autres), et préfère se pencher sur la question du comment : à savoir comment devient-on alcoolique et de quelle manière aider les personnes dépendantes. Car il fait un constat simple : la raison de la dépendance à l’alcool est entièrement individuelle et personnelle. « C’est la rencontre d’une personne, d’un produit, et d’un contexte comme l’état émotionnel de la personne ». Au moment de la consommation d’alcool qui génère un effet d’apaisement mais aussi d’euphorie, la personne découvre alors que ce produit, en modifiant ses états de conscience, lui fait du bien. C’est le désir de retrouver cet état propre à l’alcool qui est une marque caractéristique de la dépendance.

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« L’anticipation d’une future alcoolisation signe la dépendance »

Selon Paul Belvèze, la dépendance est d’abord psychologique. Elle se manifeste de la façon suivante : « C’est l’anticipation d’une future alcoolisation qui signe la dépendance alcoolique ». Le mécanisme de dépendance passe ainsi par l’anticipation d’un plaisir à venir.

Il ne s’agit donc pas d’une question de quantité. Par exemple, « une personne qui dit ne boire que le week-end peut être déjà prise dans cette dépendance psychologique, si durant la semaine qui précède, elle anticipe son week-end et ses apéros ».

Par ailleurs,  contrairement à une opinion largement répandue, il n’y a pas obligatoirement de « bonnes causes » ou de facteurs psychologiques préalables pour devenir alcoolique : « 1/3 de mes patients ont un état d’anxiété et de déprime légèrement au-dessus de la moyenne et les 2/3 restants sont des gens normaux. »

Il y a t-il une cause génétique à l’alcoolisme ?

Il y a t-il alors un gène qui prédispose à la maladie ? « Non, estime Paul Belvèze, l’alcoolisme n’est pas, a priori transmissible génétiquement… quoique ». La consommation des parents peut, par exemple, influencer les enfants plus tard.  « Mais on sait, néanmoins, que la génétique intervient dans nos capacité d’adaptation. » déclare toutefois le médecin qui évoque une étude ayant décelé qu’une personne (d’origine caucasienne) sur 1000 ne supporte pas une goutte d’alcool tandis que ce chiffre s’élève à 10 % chez les Chinois, Japonais et Coréens.

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Personne n’est à l’abri de la dépendance alcoolique

Autrement dit, selon Paul Belvèze, la dépendance à l’alcool qu’il définit comme « la perte de la liberté de s’abstenir de boire » ne relève ni d’un facteur psychologique particulier, ni de facteurs génétiques strictes et attestés. Et s’il existe néanmoins des terrains peut-être favorables, ils ne sont pas pour autant déterminants. Aussi, lors de son accompagnement des patients dans leur lutte contre l’alcoolisme, il rappelle d’abord que cet état ne relève d’aucune faute de leur part, ni d’une quelconque défaillance de la volonté. Tout le monde peut tomber dans la dépendance et la quantité n’est pas déterminante.

Par ailleurs, il rappelle qu’au cours du suivi thérapeutique il « ne prescrit jamais l’abstinence car ce n’est pas une décision médicale mais une décision personnelle » Enfin, une fois installée, la maladie ne doit pas faire l’objet d’une privation brutale car elle est dangereuse et peut être même mortelle. « Les périodes de sevrages sont désormais très bien gérés par les médecins aujourd’hui. » rassure t-il.

Évoquant, encore une fois, l’ancrage historique et la prégnance culturelle de l’alcool dans la vie sociale, il souligne néanmoins de façon pragmatique et pleine de bon sens, que, malgré la pression sociale, « une fête sans alcool demeure vraiment une fête »

En France, 49000 personnes, chaque année, meurent directement de la consommation d’alcool (hors accident de la route, suicide..). Elle est aussi l’une des toutes premières causes d’hospitalisation, selon une étude de l’institut de veille sanitaire publiée en 2015. Par ailleurs, 78000 personnes décèdent en raison de la consommation directe du tabac dont la dépendance est beaucoup plus rapide, plus addictogène, mais, en revanche, elle ne joue pas sur l’état de conscience du consommateur.

 

Voici l’intégralité de l’intervention de Paul Belvèze et de ses échanges avec le public :

La conférence en vidéo :

Paul Belvèze – Addictions, contradictions – 3 Novembre 2016

Pour poursuivre la réflexion :

 

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